Mercredi 11 novembre 2009
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Les tristes paroles de la "Chanson de Craonne" me reviennent en mémoire tandis que j'écris les premières lignes de cette
page...
C'est aujourd'hui le 11 novembre. L'an dernier, à la même date, j'avais écrit sur ce "blog" trois poèmes à la mémoire des Poilus
de la Grande Guerre, et le 24 janvier de cette année, j'ai rédigé dans l'article intitulé "Salut, François !" le poème "Que m'est-il arrivé ?" dans lequel j'évoque une curieuse expérience,
quasi paranormale, vécue en juillet 1995 à Verdun, alors que je visitais avec mon fils Charles ce haut-lieu de notre Histoire.
Je ne reviendrai pas sur cet évènement que je décris à la page du 24 janvier 2009, mais
c'est ce moment étrange que je reprends aujourd'hui sous la forme d'une "nouvelle" à caractère un peu fantastique et très
largement romancée, mais qui témoigne de l'état d'esprit qui était le mien au moment où j'avais ressenti cette drôle d'impression de "déjà-vu" ou de "déjà vécu"...
Je ne garantis pas que nous ayons parcouru les lieux dont je parle dans l'ordre où ils apparaissent dans ce texte, ma mémoire est
assez floue à ce sujet, mais cela n'a pas grande importance. Je me souviens en tout cas que ce fut dans le Ravin de la Dame, trouvé du premier coup et sans un coup d'oeil sur ma carte alors que
je n'étais jamais venu en ces lieux, qu'une saisissante impression de déjà-vu, ainsi qu'une présence indéfinissable se sont soudainement imposées...
LES LONGUES CAPOTES BLEUES
- Temps de cochon !
- Eh bien, au moins on est dans l'ambiance ! répondis-je en ricanant, c'est Verdun...
Il devait être 8 h du matin, et nous montions lentement la route menant vers Froideterre sous une pluie tenace, fine et pénétrante, peu conforme à ce que l'on
aurait pu attendre d'une fin de mois de juillet.
La pente est relativement soutenue à la sortie de Verdun et il nous fallait pédaler ferme ; Charles, derrière moi, rouspétait un peu, mais c'est un
principe chez lui : tel un grognard de l'Empire, il râle mais il avance !
Quelques années auparavant, j'avais découvert le vélo tout-terrain, et j'ai immédiatement vu dans ce moyen de se déplacer l'outil idéal pour visiter une
région : très mobile, robuste, permettant de quitter les routes pour emprunter sentiers et chemins de traverse, il autorise aisément des étapes quotidiennes d'une soixantaine de
kilomètres sans s'épuiser, ce qui représente à mon sens une vitesse optimale pour peu que l'on ait suffisamment de temps devant soi. Sa pratique constitue par ailleurs un excellent exercice
physique qui requiert endurance et technique, à la fois exigeant et ludique.
Cet été-là, j'avais décidé, lors d'un long périple en Lorraine, de consacrer une journée à visiter le champ de bataille de Verdun où, comme tant
d'autres, avait combattu François, mon grand-père paternel.
C'était donc sur nos fidèles destriers de métal, compagnons de bien des escapades, que nous nous dirigions alors vers ce haut-lieu de la Grande
Guerre.
La pluie cessa soudainement, et il semblait que les conditions fussent moins mauvaises qu'on eût pu le craindre. Nous nous arrêtâmes donc sur
le bord de la route pour ôter nos vêtements de pluie sous lesquels on transpire beaucoup.
J'aperçus alors un chemin de terre qui partait sur notre droite.
- Tiens, m'entendis-je dire, le Ravin de Pied Gravier ; par là et le Ravin des Vignes, nous allons atteindre l'abri des Quatre Cheminées.
- Allons-y ! dit Charles qui semblait avoir retrouvé une humeur ensoleillée.
Nous repartîmes. Pensif, je pédalais doucement dans ces vallons où, quatre-vingts ans plus tôt, la mort régnait sans partage. La pente se redressa
et, plus haut, il nous fallut pousser nos vélos pour prendre pied au-dessus du ravin. Il y avait là une sorte de belvédère et des panneaux explicatifs. Je ressentais une impression bizarre ;
je lisais les panneaux et les images, les noms, tout me semblait étrangement familier.
- Bon, dis-je à Charles après avoir bu une gorgée à mon bidon, prenons ce sentier ; il va nous conduire au Fort de Vaux par le Bois de la
Caillette.
Nous reprîmes notre route, et j'étais de plus en plus perplexe. Comment diable certains noms me venaient-ils spontanément à l'esprit,
alors qu'à ma connaissance je n'en avais jamais entendu parler ? Comment arrivais-je à me diriger sans la moindre hésitation, sans jeter un seul coup d'oeil sur ma carte vers des lieux
jusqu'à lors inconnus ? Mystère...
Après être passés ainsi au Fort de Vaux,, après avoir visité celui de Douaumont, l'Ossuaire, et la célèbre "Tranchée des Baïonnettes",
l'après-midi était déjà bien avancé. Nous avions à peine pris le temps de grignoter un morceau avant la visite de cette Tranchée.
- Cet endroit est particulièrement émouvant, dis-je en sortant du monument consacré à ces soldats tragiquement ensevelis. Allez, maintenant nous allons descendre
dans le Ravin de la Dame - on l'appelait aussi le "Ravin de la Mort", mais il y en a eu bien d'autres que les Poilus ont baptisés ainsi ! - puis nous rentrerons à Verdun.
- Mais... tu es déjà venu ici ? me demanda Charles, soudain très sérieux.
Je sursautai légèrement et regardai mon fils quelques secondes, en silence, tandis qu'il attendait ma réponse, l'air vaguement étonné.
- Qui sait ? murmurai-je finalement.
Je remontai sur mon vélo et nous ne roulions pas depuis deux minutes que nous nous arrêtâmes brusquement, sidérés devant une extraordinaire vision.
Devant nous, à la sortie d'une courbe que décrivait le chemin, arrivait en sens inverse une étrange procession. Une colonne de capotes bleues maculées de
boue, casquées, portant à l'épaule un fusil à longue baïonnette, remontait lentement le Ravin de la Dame. Il régnait un silence total. Pas un murmure, pas un crissement de chaussures sur le
sentier, pas un bruissement de feuilles, mais la longue file aux visages graves nous croisait sans un mot, sans un regard...
Et tout à coup, parmi toutes ces silhouettes silencieuses, un jeune visage, étonnamment familier, me sourit tristement en passant devant moi et m'adressa un
vague salut de la main avant de s'éloigner et disparaître à ma vue.
Je voulus dire quelque chose, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Poussant nos vélos, nous fîmes alors quelques pas, un peu hagards, jusqu'au virage d'où
débouchaient les tristes silhouettes bleues. Là, alors que passaient devant nous les derniers éléments de cette troupe fantômatique, nous aperçûmes une sorte d'estaminet, une grosse batisse
aux murs décrépits d'où semblaient être sorties les capotes bleues. La porte était entrouverte.
Nous entrâmes...
La seule chose dont je me souvienne ensuite, c'est que nous étions assis sur le bord du sentier, au bas du Ravin de la Dame, nos
vélos couchés à côté de nous.
Je tenais dans la main une note d'auberge dont le nom était effacé et dont le papier jauni portait les traces de mots parfaitement illisibles. Mais en
haut, à droite, on pouvait lire distinctement une date : 17 novembre 1916.
Et en bas, griffonné au crayon d'une écriture hâtive mais ferme : "Ne crache pas sur ton bonheur, F..."
" O, servante au coeur inconstant,
Verse à boire à tes amants,
Verse ta larme amère en même temps..."
(Peyrolles-en-Provence, le 11 novembre 2009, 93 ans plus tard...)
Inédit
Et gloire immortelle à ceux qui ont tenu :
Visages de vingt ans aux illusions perdues
Et jeunesses hâchées au feu de la mitraille,
Reposent à jamais sous les arbres tordus
Dans l'enchevêtrement des amas de ferraille...
Un rêve s'est brisé dans les tranchées infâmes,
Ne les oublions pas, et prions pour leur âme.
(Peyrolles-en-Provence, le 11 novembre 2009)
Inédit