Vendredi 5 juin 2009 5 05 /06 /2009 08:57
Il arrive bien souvent que tout se mélange chez moi. Ayant le tort de ne pas suffisamment vivre l'instant présent, je suis toujours projeté dans l'incertitude d'un avenir aussi improbable qu'insaisissable, ou empêtré dans les mailles d'un passé que je sais pourtant révolu à jamais. Mon rapport au temps a donc toujours été assez complexe ! A preuve ce poème, écrit à la fin du mois de juin 1971 donc au début des vacances, et qui se préoccupait déjà de ce qu'allait être la rentrée ! Pourquoi se faciliter la vie quand on peut se la compliquer ? Voilà qui résume assez bien ma manière de naviguer en ce bas monde ! L'absence totale de ponctuation dans ce poème en augmente encore l'ambigüité.

DES LES PREMIERES COLCHIQUES

Les premières colchiques écloses
Les amours s'assoupissent déjà
Et les gris avant-goûts des frimas
Traînent d'âcres rancoeurs sur les choses

Des oublis viennent pointer leur nez
Au déclin des illusions fanées

Et l'on voit sur les plages mourantes
Lutter des espoirs désespérés
Pour glaner en ces heures errantes
Quelques derniers échos des soirées
Que l'on croyait emporter toujours
On veut encor jouer à l'été
Et l'on emprunte tous les détours
Pour faire croire à l'éternité
Des instants que les feuilles flétries
Couvriront avec les coeurs meurtris

Les combats pour les causes perdues
Se livrent aux premières colchiques
Lorsqu'on veut croire encore aux musiques
Accompagnant les joies éperdues

Mais si le coeur toujours les vénère
La raison hélas n'y croit plus guère

Et c'est l'âme vaincue que l'on part
Emportant de nouveaux souvenirs
Pour réchauffer l'hiver d'un regard
Vers ce qu'on a laissé de sourires
On voit mourir les derniers rayons
D'un soleil qui n'y croit pas non plus
Les amours s'habillent de haillons
Qui ne lui seront d'aucun salut
Lorsque les vents d'automne viendront
Balayer leurs ultimes tisons

Aux premières colchiques l'on sait
Qu'il n'y aura bientôt sur les plages
Que les traces ternies des mirages
Disparus avec le temps passé

Et l'on entend le glas qui résonne
Quand au loin se profile l'automne

Et si le promeneur d'aventure
Ecoute alors les voix du silence
Il entendra gémir dans l'azur
Ce chant du cygne où meurt l'espérance
Il saura les psalmodies funèbres
Conduisant les dernières amours
Et il verra poindre les ténèbres
A l'orée des premiers mauvais jours
Il verra s'endormir sur le monde
Tous ces bonheurs que l'été féconde

(La Couronne, juin 1971)
"Le sentier des Cantilènes", éd. Amalthée - Nantes

Quant au suivant, il a été écrit en mars de la même année ; ne cherchez donc aucune logique dans l'organisation temporelle de ce "coin de toile ". Il n'y en a pas! Même si les textes que j'y fais apparaître pendant un mois donné sont souvent ceux écrits le même mois quelques années auparavant, il s'agit-là d'un choix purement arbitraire mais on ne peut guère parler de logique. D'ailleurs, je déroge assez souvent à cette façon de faire. Car, comme toutes les règles, celles que je me fixe sont faites pour être transgressées ! Voici donc un poème très représentatif de ce que j'écrivais dans les "seventies"...

LE FOND DE LA BOUTEILLE

Comme les amoureux déçus
Qui promènent inaperçus
Sur les rivages de novembre
Leur cafard glauque de septembre,
Cherchant dans la nuit entrouverte
Les traces de leurs amours mortes,
Ces traces à jamais couvertes
Des coquilles brisées qu'emporte
La mer dans les criques désertes ;

Comme ceux qui vivent d'un rêve
Abandonné sur quelque grève
Devant les photos de vacances
Qu'ils conservent en souvenance
De l'illusion d'avoir aimé,
Ceux qui au fil d'une chanson
Retrouvent parmi la fumée
Baignant les rires d'un salon
Un instant trop tôt consumé ;

Comme ceux qui d'une aventure
A une autre mésaventure
Revivent l'éternel refrain
De l'espoir qu'ils avaient étreint
Le jour de la première fois,
Ceux qui recommencent toujours
Comme une profession de foi
Le rite du premier amour,
Toujours fidèles à leur loi ;

Comme le vieillard qui soupire
Devant les journées qui s'étirent
Sur la boue du Chemin des Dames
A mesure que l'âpre flamme
Du temps brûle sur ses vingt ans,
Celui qui répète sans cesse
Les mêmes histoires d'antan,
Celles qui ont fait sa jeunesse
Belle, dans les tranchées, pourtant ;

Comme celui qui fait le tour
De sa chambre cent fois par jour,
De son vieux fauteuil à son lit,
Du lit au fauteuil, sans répit,
Comme par quelque accoutumance,
Celui qui dans ses vieilles choses
Cherche une amicale présence
Pour que le souvenir des roses
Berce son coeur de sa jouvence ;

Comme celui qui aime à rire
Avec les enfants qu'il admire
Car ils apportent à son âge
Un peu de cet air pas très sage
Au goût suranné de candeur,
celui qui s'accroche à la vie
Auprès de la prime saveur
Dont les bambins aux yeux ravis
Versent l'ambroisie du bonheur ;

Comme les enragés des nuits
De mille neuf cent soixante-huit
Qui viennent noyer leur rancoeur
En buvant avec mal au coeur
Un café noir dans un troquet
Pour digérer leur faux espoir
Et en attrapent le hoquet,
Ceux des drapeaux rouges et noirs
Qui croyaient au dernier bouquet ;

Comme ces jeunes chevelus
Qui se prennent pour des Poilus
Et continuent encor de croire
Aux pavés tombés pour la gloire
De la révolution de mai
En chantant l'Internationale
De temps en temps, pour mieux l'aimer,
Ceux qui agitent le fanal
 Qui conduit le peuple opprimé ;

Comme ces rêveurs nostalgiques
Epris d'idéaux utopiques,
Mais que l'amour et l'amitié
Sauront faire réalité,
Tous ceux qui, pour tenter de vivre,
Essaieront de changer le monde,
Ceux qui depuis toujours s'enivrent
Des espérances vagabondes
Et meurent pour devenir libres ;

Comme ces amoureux qui pansent
Les plaies de leurs amours d'enfance,
Comme ce vieillard qui s'obstine
A survivre au temps qui le mine,
Comme ce poète anarchiste
Veut croire qu'il y croit encore,
Je veux que les rêves existent
Et je boirai jusqu'à la mort
La lie de mes voeux optimistes ;

Sur les rivages de l'hiver
Je viendrai regarder la mer
Et voler les dernières gouttes
Tombées du soleil du mois d'août,
Comme butinent les abeilles
Cueillerai le dernier sourire
De ces estivales merveilles,
Et viendrai vers mes souvenirs
Boire le fond de la bouteille...

(La Couronne, mars 1971)
"Le Sentier des Cantilènes", éd. Amalthée - Nantes
 


 

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