Vendredi 22 janvier 2010
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Mercredi soir, alors que j'attendais ma fille Marielle en gare Saint-Charles à
Marseille, je vis sur la couverture d'un magazine une magnifique photo de loup. J'ai toujours eu une grande admiration pour ce bel animal farouche, intelligent et courageux, et pour
moi représentation vivante de la liberté.
Lorsque je séjournais dans les Asturies, j'avais eu la chance de croiser la route d'un de ces animaux presque mythiques lors d'une randonnée en montagne. Cette
rencontre avec celui que je considère comme mon animal-totem m'a laissé un souvenir très fort. C'est une version quelque peu romancée de cette confrontation inattendue qui m'a été inspirée
l'autre soir...
LOBOS
Sierra de Cuera, le 9 mai 1998.
Le temps était resté couvert, comme c'est souvent le cas dans ce coin perdu d'Espagne lorsqu'il ne pleut pas franchement ! Encore, j'avais échappé au
brouillard qui s'accrochait toujours sur les hauteurs à l'est du Cerro Torbina malgré l'heure déjà avancée de l'après-midi, et j'étais resté aux alentours des sept cents mètres d'altitude,
sur un sentier plus que délicat à parcourir à VTT.
Maintenant, je me trouvais à peu près au-dessus du village de Rozagas et m'apprêtais à rejoindre le Sillon de Aspia pour redescendre par la piste
facilement cyclable de El Pison qui permet de gagner la route, puis Arangas où j'avais laissé ma voiture. Si tout allait bien, je serais maintenant rendu en moins de vingt minutes, juste pour
l'heure du thé après trois bonnes heures d'une assez rude randonnée.
Car ce sentier en balcon au-dessus de la vallée du Rio de Jano n'avait pas été d'un parcours aisé : parfois étroit et caillouteux, souvent boueux,
j'avais dû mettre pied à terre maintes fois et une crevaison m'avait occupé quelques minutes. Mais pour l'heure, les difficultés étaient derrière moi. J'avais atteint le point haut de mon
parcours et je pouvais m'octroyer quelques instants de repos.
Appuyant mon vélo sur un arbuste au bord du chemin, je pris un morceau de chocolat dans mon sac à dos et me mis à contempler le paysage qui
s'étendait devant moi, vers le sud. A travers les trouées de nuages, je distinguais quelques uns des sommets enneigés des Picos de Europa et, légèrement à l'ouest, la silhouette élancée,
caractéristique, du "Picu Uriellu" ou Naranjo de Bulnes, figure emblématique de ce massif sauvage.
Je bus une gorgée de mon bidon et remontai sur mon vélo lorsque j'aperçus, deux ou trois cents mètres devant moi, peu avant le Sillon de Aspia, une
silhouette d'abord imprécise, puis plus nette, qui se détachait sur le sentier.
- Tiens, me dis-je, un chien ! Mais, diable, le bougre est de belle taille ! J'espère qu'il n'est pas d'humeur belliqueuse...
Assis sur son train de derrière, il me regardait et paraissait très calme. Je l'observai plus attentivement et remarquai quelque chose qui me
semblait insolite : outre sa taille considérable, son port de tête était majestueux et il était surtout d'une couleur inhabituelle pour un chien, d'un gris plutôt clair qui se fondait dans ce
paysage de brume, de rochers et de bruyères.
Descendant de mon vélo, j'avançai un peu dans sa direction et l'animal se redressa, se campa sur ses pattes et me fixa ainsi, la tête basse,
immobile. J'étais de plus en plus fasciné par sa taille et son allure, mais curieusement, je ne ressentais aucune inquiétude ; il ne me semblait pas menaçant. Malgré la distance, je devinais
son regard, ses yeux légèrement étirés vers l'arrière, ses prunelles étincelantes...
- Un loup, murmurai-je, c'est un loup ! Je sentis un frisson me parcourir l'échine, mais ce n'était pas un frisson de peur. Plutôt une sorte
d'émotion intense, jaillie du fond des âges, un émerveillement mêlé d'admiration et je me surpris à sourire devant cette formidable apparition.
Certes, je savais que les loups étaient présents dans les montagnes asturiennes, mais ce sont des animaux farouches qu'il est très rare de
croiser sur les sentiers ! Je voulus alors prendre mon appareil photo pour immortaliser cette rencontre peu banale, mais mon geste dut inquiéter l'animal car il fit soudain demi-tour et
disparut en un éclair.
Déçu, j'avançai un peu en direction du Sillon de Aspia et m'arrêtai de nouveau quelques dizaines de mètres plus loin après un détour du sentier.
Le loup était là, à deux cents mètres au plus, tranquillement assis et me regardait fixement. Je restai un moment interdit, le vis se lever et
repartir au petit trot, s'arrêter et s'asseoir un peu plus loin pour me fixer encore avec une attention intense.
- Qu'est-ce que tu veux, le loup ? me dis-je doucement. Tu sembles au moins aussi curieux que moi !
Renonçant à prendre mon appareil photo pour ne pas l'effrayer, je fis encore quelques pas vers lui et, de nouveau, le loup repartit sans hâte
sur une sente qui remontait vers les pentes au sud du Cerro Torbina. Poussé par la curiosité, je repris ma marche derrière l'animal, poussant mon vélo. Le loup s'arrêta, se retourna un
instant, repartit, se retourna à nouveau. On aurait dit qu'il m'invitait à le suivre...
Très intrigué, j'emboîtai le pas à la bête qui trottinait maintenant devant moi à un peu plus de cent mètres, se retournant toujours de temps en
temps comme pour vérifier si j'étais toujours là.
Je ne sais pas combien de temps je l'ai suivi ainsi à travers sentes, lapiaz et bruyères, mais nous atteignîmes le plateau à l'ouest du Cerro
Torbina et nous continuâmes ainsi un bon moment dans la direction de Pena Blanca. Lorsque nous arrivâmes au pied de ce sommet, vers 1050 mètres d'altitude, à un bon kilomètre au nord des
Branas Manzaneda, le crépuscule tombait sur la Sierra de Cuera. La lune était presque pleine et je n'avais pas vu le temps passer. Poussant toujours mon vélo sur des terrains peu commodes, je
ne sentais pas la fatigue, malgré les heures d'effort que j'avais accumulées.
Soudain, le loup disparut derrière un moutonnement du relief. Je pressai le pas, craignant de le perdre définitivement de vue, gravis le monticule
derrière lequel l'animal était passé, et le spectacle qui s'offrit alors à mes yeux me pétrifia de stupéfaction.
Au milieu d'une dépression circulaire, une sorte de doline entourée de roches affleurantes, une vingtaine de loups, assis, immobiles autour des
cadavres de trois brebis fraîchement égorgées, semblaient se livrer à une étrange cérémonie.
Fasciné par cette scène irréelle, dont la pâle clarté de la lune accentuait le caractère presque surnaturel, je demeurai ainsi de longues secondes
bouche bée, subjugué par ce spectacle prodigieux.
Mais le grand loup gris que j'avais suivi jusque là saisit dans sa gueule l'une des brebis, et vint déposer à mes pieds - qui me parurent d'ailleurs
bizarres - son corps pantelant, et s'en retourna paisiblement rejoindre le cercle de ses congénères.
Je voulus parler, ou pousser un cri, que sais-je... Mais ce fut un long hurlement, profond et modulé qui sortit de ma gorge, et les loups me
répondirent dans un ensemble lugubre, leurs longs museaux pointés vers les étoiles...
Alors je bondis sur la dépouille sanglante de la brebis et, la plaquant fermement au sol de mes puissantes pattes velues, je plongeai ma gueule
avide dans ses viscères palpitants.
Et sous la lueur blâfarde de la lune rougeâtre, les loups se mirent à danser.
(Marseille, Gare Saint-Charles, 22 h 30 ; le 20 janvier 2010)
Inédit
Et pour conclure, honneur à mon frère le loup :
Le vent sait te conter d'étonnantes histoires
Où l'on parle d'espace et de l'infinité,
Un monde sous l'azur d'un ciel de liberté
Pour courir dans les prés sur l'aile de la gloire !
(Peyrolles-en-Provence, le 22 janvier 2010)
Inédit
Par Vieux Loup
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